À Saint-Maurice, certains lieux traversent les siècles sans jamais perdre leur raison d’être. Le Moulin de la Chaussée appartient à cette catégorie rare de bâtiments qui, malgré les bouleversements urbains et les changements d’usages, continuent de jouer un rôle actif dans la vie collective. Ce monument emblématique s’apprête une nouvelle fois à se transformer, tout en restant fidèle à une vocation profondément ancrée : la transmission et la formation.
Propriété de la Région Île-de-France depuis 1993, cet édifice, situé place Jean Jaurès, au cœur de la commune, bénéficie d’une protection officielle depuis son inscription à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1982. Pendant de nombreuses années, il a accueilli un centre de formation d’apprentis, faisant de ses murs un lieu d’apprentissage et d’émancipation pour des générations de jeunes. Le départ de ce CFA en septembre 2024 a marqué une pause, mais certainement pas une fin.
Dès lors, la Région a engagé une réflexion approfondie sur l’avenir du site. L’enjeu était de taille : comment redonner vie à un bâtiment chargé d’histoire sans le figer dans une fonction muséale ? Comment préserver son caractère exceptionnel tout en lui offrant un usage utile, cohérent avec les besoins contemporains ? Pour répondre à ces questions, un appel à manifestation d’intérêt (AMI) a été lancé fin 2024, ouvert jusqu’au 8 janvier 2025, afin d’identifier des projets de valorisation patrimoniale et économique.
À l’issue de cet AMI, le projet porté par le Groupe Elior Participations a été retenu, selon les annonces communales récentes. Son projet a convaincu par sa capacité à conjuguer respect du patrimoine, ambition pédagogique et inscription territoriale. Elior envisage d’y implanter un Centre de Formation d’Apprentis (CFA) consacré aux métiers de la pâtisserie et de la restauration, deux domaines où le savoir-faire et l’excellence artisanale occupent une place centrale. Le futur CFA accueillera à la fois des salariés du groupe en formation professionnelle, des apprentis en formation initiale et des adultes engagés dans une démarche de reconversion.
Cette nouvelle orientation s’inscrit dans une continuité évidente : le Moulin de la Chaussée reste un lieu dédié à l’apprentissage, à la transmission des gestes et à la construction de parcours professionnels. Mais elle marque aussi une évolution, en ouvrant le site à des métiers porteurs, étroitement liés aux enjeux économiques et culturels actuels. L’alimentation, la gastronomie et la restauration sont en effet au cœur des préoccupations contemporaines, qu’il s’agisse d’emploi, de qualité ou de valorisation des savoir-faire.
Consciente de la valeur patrimoniale du bâtiment, l’entreprise s’est engagée à préserver et à mettre en lumière son architecture et son histoire. Des travaux d’adaptation importants seront menés afin de répondre aux normes et aux usages d’un établissement de formation moderne, tout en respectant scrupuleusement les contraintes liées au classement du site. L’objectif visé est une ouverture au cours de l’année scolaire 2026-2027, sous réserve de la finalisation des procédures régionales (cession ou bail emphytéotique en discussion).
Cette opération présente plusieurs bénéfices majeurs pour le territoire. Elle garantit d’abord la sauvegarde durable d’un monument historique, en lui assurant un usage pérenne. Elle permet ensuite de redynamiser un site patrimonial grâce à une activité tournée vers la transmission de compétences et de savoir-faire. Elle contribue enfin à renforcer l’attractivité économique et culturelle de Saint-Maurice, en faisant du moulin un lieu vivant, fréquenté et ouvert sur son environnement.
Pour mesurer pleinement la portée de cette reconversion, il faut se replonger dans la longue histoire du Moulin de la Chaussée. Construit au XIIe siècle, il avait pour mission première d’alimenter Paris en farine. Son ingénieuse roue pendante, capable de s’adapter aux variations du niveau de l’eau, témoignait déjà d’un remarquable savoir-faire technique. Lorsqu’il fonctionnait à plein régime, le moulin pouvait produire jusqu’à 120 quintaux par jour, faisant de lui un acteur clé de l’économie locale.
Au fil des siècles, le bâtiment a connu de multiples transformations. Endommagé par les conflits, touché par des incendies, reconstruit et agrandi à plusieurs reprises, il a changé de visage sans jamais disparaître. Les propriétaires se sont succédé, chacun apportant des modifications, reflétant les évolutions de leur époque. Le moulin a ainsi traversé huit siècles d’histoire, s’adaptant sans cesse aux contraintes et aux besoins du moment.
Les bouleversements du XXe siècle ont toutefois failli lui être fatals. L’essor de l’automobile et les grands travaux d’infrastructures ont profondément modifié son environnement immédiat. Le comblement du canal de Saint-Maurice en 1954, puis la création de l’autoroute A4 et de l’échangeur voisin, ont peu à peu encerclé le bâtiment. En 1971, l’expropriation pour cause d’utilité publique est prononcée. Le 1er avril 1972, le Moulin de la Chaussée, dernier moulin à eau d’Île-de-France encore en activité, cesse définitivement de fonctionner.
Il faudra alors une décennie de mobilisation associative et municipale pour éviter sa disparition. Ce combat aboutira en avril 1982, lorsque le ministère de la Culture décidera de protéger officiellement le site. Une décision déterminante, qui permettra au moulin de traverser les décennies suivantes et d’accueillir de nouveaux usages.
Aujourd’hui, le projet porté par Elior s’inscrit dans cette histoire faite de ruptures et de renaissances successives. En devenant un centre de formation dédié à l’excellence des métiers de bouche, le Moulin de la Chaussée confirme sa capacité à se réinventer sans renier son identité. Plus qu’une simple reconversion, il s’agit d’un passage de relais entre les générations, dans un lieu où le travail, le savoir-faire et la transmission ont toujours occupé une place centrale.
Crédit photo : Ville de Saint-Maurice

