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Boulogne-Billancourt : la mue de l’île Seguin

Par Samy Abtroun
Publié le 24 septembre 2026 à 10h55 – Temps de lecture : 5 minutes

L’histoire de l’île Seguin est sans doute l’un des feuilletons urbanistiques et paysagers les plus fascinants de la région parisienne. Longue langue de terre de 11,5 hectares posée sur les méandres de la Seine à Boulogne-Billancourt, elle a longtemps incarné la puissance de la France industrielle. Pendant près d’un siècle, ce territoire insulaire a vibré au rythme des presses, des soudures et du vrombissement des chaînes de montage des usines Renault. Surnommée la « forteresse ouvrière », l’île a vu naître des millions de véhicules légendaires, de la populaire 4CV à la mythique 4L, tout en concentrant certaines des plus intenses et des plus marquantes batailles sociales du XXe siècle. Lorsque les portes de l’usine se sont définitivement refermées en 1992, le choc a été à la mesure de l’histoire du site : un silence assourdissant est tombé sur ce géant de béton, laissant la métropole face à un immense vide en plein cœur de son agglomération.
S’en est suivie une longue décennie d’incertitudes, marquée par des projets avortés – à l’image de la fondation d’art contemporain un temps imaginée par François Pinault avant qu’il ne choisisse Venise –, des débats passionnés sur l’urbanisme et de vastes opérations de démolition. La puissance publique a finalement repris la main pour éviter que ce foncier d’exception ne devienne une simple juxtaposition d’ensembles immobiliers privés. Pilotée par Val de Seine Aménagement, une vaste stratégie d’ensemble a vu le jour, articulant le renouveau du quartier du Trapèze sur la rive boulonnaise, la requalification du pont de Sèvres et la métamorphose complète de l’île elle-même. L’ambition fondatrice n’a jamais varié : faire cohabiter harmonieusement l’habitat, l’emploi, la nature et de grands équipements culturels ouverts à tous.
Cette mue magistrale franchit une étape décisive les 17 et 18 octobre 2026 avec l’inauguration du Large, un centre d’art contemporain d’environ 5 000 mètres carrés érigé à la pointe amont de l’île, tournée vers Paris. Signé par l’agence catalane Rcr Arquitectes, lauréate du prestigieux prix Pritzker, le bâtiment se présente sous la forme d’un volume sculptural et audacieux, habillé de métal et largement ouvert sur le fleuve pour dialoguer en permanence avec la lumière et l’eau. Doté d’une vaste terrasse panoramique de 1 200 mètres carrés offrant un point de vue inédit sur les coteaux de Meudon et les berges, ce nouvel espace culturel s’impose d’emblée comme la pièce maîtresse d’un ensemble plus large baptisé la Pointe des Arts. À terme, ce pôle sera complété par l’un des cinémas les plus modernes du Grand Paris et par un hôtel tourné vers la création.
Pour marquer les esprits et donner le ton, Le Large a confié sa toute première exposition en France à la commissaire de renommée internationale Cecilia Alemani. Intitulée « Moteur imaginaire », cette manifestation d’envergure réunit 120 œuvres signées par 55 artistes originaires de 23 pays. Le parcours explore la relation complexe et intime entre l’humain, l’usine et la machine. Un choix thématique d’une rare pertinence, qui résonne comme un pont mémoriel jeté par-dessus les décennies, d’autant plus que l’exposition intègre une cinquantaine de pièces historiques issues de la collection de Renault, dont certaines n’avaient encore jamais été dévoilées au public. Cet accrochage inaugural, visible jusqu’en mars 2027, ancre profondément le nouveau lieu dans l’histoire ouvrière du site.
Ce nouveau pôle artistique vient s’inscrire dans le prolongement direct du succès de La Seine Musicale, inaugurée en 2017 à la pointe aval. Portée par la coque de bois et la voile mobile de Shigeru Ban et Jean de Gastines, la grande salle de spectacle départementale a attiré plus de 500 000 visiteurs en 2025, s’imposant comme l’équipement culturel le plus fréquenté des Hauts-de-Seine. Entre la pointe aval dédiée à la musique vivante et la pointe amont vouée aux arts visuels, l’île tout entière se trouve ainsi enserrée dans un écrin culturel de premier plan.
Mais cette métamorphose architecturale et artistique ne se limite pas aux grands bâtiments. Elle s’accompagne d’une reconquête végétale menée par le paysagiste Michel Desvigne, qui redessine le paysage avec 3,5 hectares de parcs, de promenades et de berges réhabilitées. Près d’un kilomètre de chemins continus le long de l’eau invite désormais à la flânerie, transformant la minéralité industrielle d’autrefois en un véritable havre de verdure.
Reste l’un des défis les plus redoutables de ce renouveau : l’accessibilité. Longtemps enclavée au milieu du fleuve, l’île a vu ses liaisons s’améliorer au fil des ans avec l’ouverture de passerelles, et s’apprête à accueillir de nouveaux ponts, comme l’ouvrage Daydé conçu pour fluidifier les dessertes par bus. Ces infrastructures s’avèrent indispensables pour absorber les flux de visiteurs en attendant le choc de simplification que constituera l’arrivée de la ligne 15 du Grand Paris Express à la station Pont de Sèvres.
À l’heure où Le Large s’apprête à lever le rideau, l’île Seguin réussit son pari le plus audacieux : s’affranchir de son passé de forteresse ouvrière sans l’effacer, pour devenir à la fois une destination culturelle majeure de l’Ouest francilien et un lieu de vie du quotidien, apaisé, ouvert et résolument tourné vers l’avenir.