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Arles contre la ligne à très haute tension de RTE

Par Christof Lorenzo
Publié le 21 septembre 2026 à 13h32 – Temps de lecture : 4 minutes

Le théâtre antique d’Arles a rarement accueilli une assemblée aussi dense en dehors des grands rendez-vous culturels. Ce vendredi 19 septembre 2026, près de 2 500 personnes ont convergé vers le monument romain pour dire leur opposition au projet de ligne aérienne à très haute tension porté par RTE. Foulards roses distribués par la Ville sur les épaules, agriculteurs, citoyens attachés à leur territoire, représentants d’associations environnementales et professionnels du tourisme et de la culture se sont retrouvés côte à côte. À leurs côtés, une centaine d’élus de toutes sensibilités, maires, députés, sénateurs, conseillers municipaux, départementaux et régionaux, ont donné à ce rassemblement une portée qui dépasse largement la commune.

Le projet contesté n’a rien d’anodin. RTE prévoit d’ériger 180 pylônes hauts de 60 à 90 mètres le long d’un tracé de 65 kilomètres reliant Jonquières-Saint-Vincent, dans le Gard, à Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône. L’objectif affiché est d’alimenter en électricité la vaste zone industrialo-portuaire de Fos et de réduire ses émissions polluantes. Concrètement, il s’agit d’accompagner la décarbonation de l’industrie lourde, très gourmande en énergie. Personne, à Arles, ne conteste cette finalité. C’est le moyen choisi qui cristallise la colère.

Car le tracé traverse des espaces d’une valeur écologique reconnue. Il coupe le Parc naturel régional de Camargue, la réserve naturelle des Coussouls de la Crau et plusieurs sites classés Natura 2000. Ces territoires abritent une faune et une flore rares, façonnées par des siècles d’équilibre entre activités humaines et milieux naturels. Pour les manifestants, planter des pylônes de la hauteur d’un immeuble de vingt étages au cœur de ces paysages reviendrait à sacrifier durablement la biodiversité, l’agriculture et l’attractivité touristique de la région.

Face à cette perspective, le collectif THT 13-30, qui fédère 36 associations, réclame une autre voie. Les opposants demandent l’étude sérieuse d’une ligne enterrée. Selon eux, le surcoût resterait limité au regard des bénéfices, tandis que l’enfouissement offrirait une réponse plus sûre aux besoins énergétiques sans défigurer le territoire. Leur mot d’ordre tient en quelques verbes, décarboner, développer, préserver et décider ensemble. Autrement dit, oui à la transition énergétique, mais pas au prix d’une ligne aérienne jugée inadaptée.

Plusieurs voix ont porté ce message depuis la scène du théâtre. Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture, et Jean Jalbert, directeur de la station scientifique de la Tour du Valat, ont défendu la même ligne, celle d’une décarbonation assumée mais refusant la solution aérienne. Le maire d’Arles, Patrick De Carolis, a insisté sur une contradiction qu’il juge centrale. Selon lui, une ligne mal pensée et mal adaptée aux réalités du territoire compromet précisément ce qu’elle prétend permettre, à savoir l’arrivée de l’électricité et la décarbonation dont l’industrie a besoin. Il a rappelé son attachement au progrès, à l’industrie et à la souveraineté énergétique, tout en plaidant pour la transmission d’un territoire préservé aux générations futures.

La force du rassemblement tient aussi à son unité politique. Les six maires des communes traversées, Arles, Saint-Martin-de-Crau, Beaucaire, Bellegarde, Fourques et Jonquières-Saint-Vincent, ont scellé un serment commun. Par-delà leurs étiquettes, ils s’engagent à défendre ensemble une alternative à la ligne aérienne. Cette convergence rare illustre l’ampleur des inquiétudes locales et la volonté des territoires concernés de peser dans un dossier d’ampleur nationale.

Le bras de fer ne se joue d’ailleurs pas seulement sur la place publique. Six agriculteurs sont convoqués ce lundi 21 septembre devant le tribunal administratif de Marseille. Il leur est reproché d’avoir refusé l’accès à leurs parcelles aux représentants de RTE. Cette procédure cristallise la tension entre un gestionnaire de réseau qui invoque l’intérêt général et des exploitants qui défendent leur outil de travail et leur cadre de vie. Elle rappelle que, derrière les grands principes, le conflit se traduit très concrètement dans le quotidien des habitants.

Pour la Camargue et la Crau, l’enjeu dépasse la seule question des pylônes. Il touche à la manière dont un territoire entend concilier ambition industrielle et protection de ses paysages. En se réunissant en nombre au pied des gradins millénaires, Arlésiens et voisins gardois ont voulu montrer qu’ils ne comptaient pas subir cette décision sans être entendus. La suite dépendra désormais des choix de RTE et des pouvoirs publics, mais le message envoyé ce week-end restera difficile à ignorer.