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Gif-sur-Yvette traduit le monde

Par Gilbert Caron
Publié le 30 septembre 2026 à 11h58 – Temps de lecture : 4 minutes

Du vendredi 2 au dimanche 4 octobre, la charmante ville de Gif-sur-Yvette se métamorphose en véritable capitale internationale des mots et des voix à l’occasion de la quatorzième édition du festival Vo-Vf, un événement devenu une référence absolue pour l’ensemble du monde de l’édition et entièrement consacré à l’art infiniment délicat de la traduction littéraire. Durant trois journées riches en découvertes, articulées autour du prestigieux château du Val Fleury et de son parc arboré, cette manifestation met enfin en pleine lumière celles et ceux qui demeurent d’ordinaire dissimulés dans l’ombre silencieuse des livres : les traductrices et les traducteurs. Près de trois mille visiteurs, qu’ils soient passionnés de longue date ou simples curieux, s’apprêtent à investir une douzaine de points névralgiques de la commune, participant avec enthousiasme à des rencontres croisées, des lectures publiques, des projections cinématographiques et des spectacles vivants presque tous proposés en accès libre, offrant ainsi l’occasion unique de mesurer tout ce qu’une phrase gagne, ou risque parfois de perdre, lorsqu’elle change d’idiome pour voyager à travers le monde.
Né à l’origine de la très belle initiative de deux libraires locales passionnées, Liragif et Lagiraf, le festival a su grandir d’année en année tout en préservant jalousement son atmosphère chaleureuse et conviviale de grande fête de village, où l’on croise familièrement les professionnels de l’écriture à la buvette entre deux tables rondes. Cette année, le parrainage prestigieux de la manifestation revient à la grande romancière et essayiste franco-canadienne Nancy Huston. Cette figure incontournable de la scène littéraire contemporaine, qui écrit et traduit fréquemment ses propres ouvrages entre le français et l’anglais, incarne à merveille la porosité des frontières linguistiques et questionne sans cesse la manière d’accueillir dans sa propre voix une pensée forgée ailleurs, transformant chaque acte de traduction en un magnifique et nécessaire geste d’hospitalité.
La programmation artistique et littéraire fait également la part belle à des choix audacieux et singuliers, à l’image de la langue hongroise mise à l’honneur pour sa musicalité fascinante et sa complexité redoutable, dépourvue de toute parenté directe avec ses voisins européens. Le public curieux peut s’y frotter concrètement lors d’ateliers spécifiques menés aux côtés de la traductrice Joëlle Dufeuilly, en explorant par exemple l’œuvre exigeante et vertigineuse de l’écrivain László Krasznahorkai. De leur côté, les équipes des éditions Monsieur Toussaint Louverture sont invitées d’honneur pour partager leur passion rare pour l’objet livre, leur exigence esthétique et leur flair d’éditeur indépendant. Face aux bouleversements technologiques contemporains, le festival prend aussi le temps d’ouvrir le débat sur l’impact des intelligences artificielles, pesant avec finesse la balance entre l’efficacité brute des machines et la nécessité absolue, irremplaçable, de l’oreille, du souffle et de la sensibilité humaine.
Loin de se limiter à des cercles purement académiques, la manifestation déploie une riche et joyeuse dimension festive qui irrigue toute la commune de la vallée de Chevreuse. Entre les joutes verbales endiablées de traducteurs, les ateliers de sous-titrage, l’initiation au doublage de films en version originale et le grand bal des langues prévu le samedi soir, Gif-sur-Yvette se transforme en une tour de Babel apaisée, où l’on danse autant qu’on réfléchit. Cet ancrage culturel fort, mené en lien étroit avec les seize médiathèques et les dix-sept structures partenaires du territoire, se prolonge d’ailleurs bien au-delà du seul week-end d’octobre, rappelant avec conviction que le goût des langues et de la lecture se cultive dès le plus jeune âge. Rendez-vous est donc pris pour trois journées d’évasion culturelle totale au pied du Val Fleury, à deux pas de la station du RER B, pour découvrir que les frontières géographiques s’effacent toujours dès lors que l’on prend le temps de se comprendre.