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Les Roches rouges à Draguignan

Par Anais Malise
Publié le 24 mai 2026 à 10h40 – Temps de lecture : 5 minutes

L’exposition « Exposition Les Roches rouges : éclosion artistique dans l’Estérel à l’aube du XXe siècle », présentée au musée des Beaux-Arts de Draguignan (9 rue de la République), se tient jusqu’au 31 octobre. Cet événement propose un éclairage historique novateur puisqu’aucune manifestation culturelle n’avait encore traité ce sujet de manière exclusive. À travers un parcours réunissant une quarantaine de toiles, les visiteurs découvrent comment les paysages escarpés d’Agay, d’Anthéor ou du Trayas ont inspiré une grande diversité de créateurs, au premier rang desquels figurent Louis Valtat, Albert Marquet, Charles Camoin, Armand Guillaumin, Delphin Massier, Antoine Ponchin, Paul Madeline, Henri-Edmond Cross, Jacques Majorelle et Pierre Bonnard.

Pour cette génération d’artistes, le massif varois s’est transformé en un véritable espace d’expérimentation visuelle. Qu’ils s’installent au cœur du relief ou sur le rivage méditerranéen, les peintres ont multiplié les angles de vue pour livrer des représentations variées de la roche. Cette confrontation avec le paysage a profondément marqué leur pratique. Albert Marquet y a vécu une transformation esthétique décisive, portée par la luminosité du ciel et les reflets maritimes. De son côté, Armand Guillaumin y a développé une palette aux tonalités de plus en plus vives, suscitant l’admiration de son contemporain Othon Friesz face à l’intensité de ses pourpres, de ses ocres et de ses violets. À travers ces recherches, le relief minéral s’est affranchi de son rôle traditionnel de décor ou de prétexte narratif pour devenir le sujet principal de l’œuvre.

Ces recherches sur la couleur pure, destinées à s’éloigner d’une simple imitation de la réalité pour susciter des réactions visuelles intenses, ont donné naissance au fauvisme. Henri Matisse résumera plus tard cette démarche en affirmant que la couleur surtout et peut-être plus encore que le dessin est une libération.

Cette radicalité esthétique a provoqué une vive polémique lors du Salon d’Automne, inauguré le 18 octobre 1905 au Grand Palais. De retour de leur séjour estival sur la Côte d’Azur, plusieurs peintres y exposent leurs œuvres inspirées de l’Estérel. Face à l’audace des toiles de Camoin, Derain, Manguin, Marquet, Matisse et Vlaminck rassemblées dans la salle VII, le président de la République Émile Loubet refuse d’inaugurer l’événement. La critique se montre particulièrement sévère, qualifiant les compositions de bariolages informes. L’un des chroniqueurs de l’époque décrit même les juxtapositions d’ocre, de rouge et de chrome de Derain comme un véritable cauchemar. C’est le critique d’art Louis Vauxcelles qui, en observant un buste classique placé au milieu de la pièce, emploie la formule célèbre affirmant que c’est Donatello parmi les fauves. L’expression est immédiatement reprise par le public et la salle est renommée la cage aux fauves, fixant ainsi le nom de ce nouveau courant dans l’histoire de l’art.

Parmi ces figures majeures, Louis Valtat occupe une place singulière par sa trajectoire prolifique de plus de quatre mille peintures et son indépendance farouche vis-à-vis des mouvements d’avant-garde. Dès 1896, l’artiste se lie durablement à l’Estérel, séduit par sa lumière et sa topographie. En 1899, il concrétise cet attachement en faisant construire sa villa, nommée Lou Roucas Rou, à Anthéor, où il résidera en famille durant la période hivernale jusqu’en 1915.

Le critique Gustave Geoffroy soulignera dans Le Journal l’aptitude de Valtat à restituer la variabilité des roches rouges ou violacées selon les heures de la journée, contrastant avec les nuances sombres et claires de la mer. Sa technique reposait sur l’association audacieuse de couleurs complémentaires pour retransmettre le jeu de l’ombre et de la lumière sur la pierre. En reconnaissance de ce lien historique, la Ville de Saint-Raphaël a inauguré un jardin en sa mémoire à Anthéor en 2022.

L’exposition propose également une mise en contexte historique et géographique dès son introduction. Conçue comme un cabinet de géographie, la première section mêle des productions picturales à des documents d’époque, tels que des plans, des guides touristiques et des affiches publicitaires de la compagnie ferroviaire Paris-Lyon-Méditerranée.

Le parcours intègre des cartes postales du début du XXe siècle permettant de confronter les paysages peints aux panoramas réels de l’époque. Parmi ces documents, des correspondances manuscrites inédites, expédiées depuis l’Estérel par Albert Marquet et Charles Camoin à leur ami Henri Manguin, révèlent la dimension humaine de cette aventure artistique, où l’exploration de la région s’est nourrie des liens de camaraderie unissant ces peintres.