Le musée départemental Albert-Kahn, niché à Boulogne-Billancourt au bord de la Seine, perpétue une tradition inventive en conviant chaque année un artiste à s’immerger dans ses collections uniques pour concevoir une œuvre originale. Cette résidence de création, véritable laboratoire artistique, incite les créateurs à fouiller les archives emblématiques du lieu et à proposer aux visiteurs une interprétation contemporaine de l’héritage d’Albert Kahn. L’œuvre résultante occupera la salle des plaques – espace sacré de conservation des autochromes des Archives de la Planète – du novembre 2026 à mars 2027, offrant un regard neuf sur ce trésor patrimonial et ravivant l’actualité du projet universaliste du philanthrope.
Cette démarche s’ancre dans une série de résidences marquantes qui ont su hybrider passé et présent avec brio. En 2022-2023, Claire Glorieux avait investi l’espace avec ses dioramas immersifs de Ce qui me point, capturant l’essence des voyages d’antan. Fabien Ducrot suivait en 2023-2024 avec Matière et Mémoire, où l’intelligence artificielle générait des rêveries augmentées à partir des plaques anciennes. L’année suivante, Marina Mankarios érigeait des fragments monumentaux dans Modèles perdus (2024-2025), évoquant les silences des objets perdus. Plus récemment, en 2025-2026, l’artiste 1011 tissait un herbier mémoriel poignant avec Fleurs de guerre, liant botanique et histoire. Aujourd’hui, le musée réitère l’invitation : après une phase d’immersion auprès des conservateurs, le lauréat disposera de ressources et de temps pour produire une pièce qui dialoguera avec ces 72 000 autochromes et 100 heures de films noir et blanc, la plus vaste collection mondiale de son époque.
La résidence s’ouvre généreusement à toutes les pratiques des arts visuels et plastiques : peinture vivante, photographie introspective, sculpture massive, installations interactives, performances éphémères ou hybridations multidisciplinaires. Le comité de sélection, mêlant experts du musée, élus du Département et personnalités culturelles locales, portera une attention particulière à la diversité des profils et à la promotion des artistes femmes, dans un esprit d’inclusion et d’innovation qui reflète l’âme du lieu.
Au cœur de cette invitation se trouve l’ambition documentaire d’Albert Kahn (1860-1940), banquier visionnaire qui, dès 1912, orchestra un « inventaire photographique de la surface du globe » pour saisir les mutations du monde au tournant du XXe siècle. Sensible aux avancées techniques comme l’autochrome inventé par les frères Lumière – première couleur photographique industrielle – et le cinéma naissant, il engagea une douzaine d’opérateurs pour immortaliser, de 1912 à 1931, les visages changeants des sociétés humaines. Ces images en couleur sur plaques de verre, associées à des rushes muets, visaient à préserver « vivants quoique disparus » les phénomènes universels : villes en effervescence, campagnes en transition, peuples en mouvement. Ce fonds exceptionnel, enrichi par une collecte mondiale, incarne un humanisme philanthropique dédié à l’entente entre nations, financé par une fortune au service du progrès collectif.
Les candidats ont jusqu’au samedi 28 février 2026, 20h, pour déposer leur dossier via l’appel à projets consultable sur le site d’Albert-Kahn (albert-kahn.hauts-de-seine.fr). Les propositions et questions doivent être envoyées à adubois@hauts-de-seine.fr. Cette opportunité permet d’hériter d’un legs visionnaire pour le réinventer, en insufflant une vitalité contemporaine à des images centenaires. Dans un monde saturé d’images éphémères, cette résidence rappelle la puissance intemporelle d’une documentation humaniste, invitant les artistes à devenir les gardiens créatifs d’un patrimoine qui continue d’éclairer notre présent globalisé.
Musée Albert-Kahn : appel à résidence artistique
Par Gilbert Caron
Publié le 18 février 2026 à 16h32 – Temps de lecture : 4 minutes
