C’est un monument de béton que le monde entier a déjà vu sans toujours le savoir. À Noisy-le-Grand, les Espaces d’Abraxas s’offrent cette semaine une mise en lumière à l’Espace Michel Simon, qui accueille jusqu’au samedi 17 octobre l’exposition « 1978-2026, l’odyssée d’Abraxas ». L’entrée est libre, et le détour vaut le coup pour qui veut comprendre l’histoire de ce géant du Mont d’Est, à la fois adulé et décrié.
Conçue avec le service des Archives publiques et du Patrimoine de la ville, l’exposition retrace en une dizaine de panneaux la genèse et la vie de cet ensemble hors norme. On y suit l’aventure urbanistique qui a donné naissance, au tournant des années 1980, à l’un des symboles de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, pensé comme un manifeste autant que comme un quartier. Documents d’archives, images et repères chronologiques racontent un pari architectural que peu de villes auraient osé.
Le titre même de l’exposition, qui court de 1978 à 2026, dit l’ampleur du récit : près d’un demi-siècle depuis les premières intentions jusqu’au grand ensemble d’aujourd’hui. Le parcours se veut accessible à tous, sans jargon, et s’adresse autant aux Noiséens qui vivent Abraxas au quotidien qu’aux visiteurs venus de plus loin. En quelques panneaux, c’est toute la mémoire d’un morceau de ville qui défile, depuis l’époque des grues et des plans sur la table jusqu’aux débats d’aujourd’hui.
Derrière Abraxas, il y a un nom : celui de l’architecte catalan Ricardo Bofill. Après avoir imaginé la Maison Abraxas en 1973, il réalise entre 1980 et 1983 les Espaces d’Abraxas, composés de trois éléments aux allures de décor antique revisité : le Palacio, le Théâtre et l’Arc. Colonnes monumentales, façades sculptées, perspectives théâtrales : le logement social y prend des airs de palais, dans un geste qui détonne encore aujourd’hui dans le paysage de la banlieue est.
Cette audace a fait d’Abraxas un lieu à part, suspendu entre l’utopie d’un habitat collectif ambitieux et le décor idéal pour les récits dystopiques. Les réalisateurs n’ont jamais boudé ses volumes écrasants, qui ont servi de toile de fond à plusieurs films devenus cultes et ont fait voyager l’image de Noisy bien au-delà des frontières. Pour les Noiséens, Abraxas reste pourtant d’abord un repère du quotidien, à la fois admiré, critiqué et profondément identitaire.
Né avec la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, Abraxas incarne une époque où l’on bâtissait grand, convaincu que l’architecture pouvait façonner une société nouvelle. Ses places, ses escaliers et sa dalle devaient créer une vie commune à la hauteur de l’ambition des formes. Un demi-siècle plus tard, le bilan se discute encore, entre fierté d’un geste unique et difficultés bien réelles de la vie quotidienne dans un ensemble de cette échelle.
L’exposition tombe à un moment charnière. Le grand ensemble est engagé dans une vaste réhabilitation censée lui offrir un nouveau chapitre tout en préservant sa silhouette si particulière. Revenir sur près d’un demi-siècle d’histoire, c’est aussi une manière de rappeler ce que ce patrimoine du XXe siècle représente pour la commune, et de poser la question de son avenir : comment faire vivre, aujourd’hui, une œuvre pensée pour durer ?
L’exposition donne des clés pour comprendre comment un tel projet a vu le jour, qui l’a voulu et ce qu’il dit des rêves urbains des années 1970 et 1980. De quoi nourrir le regard des visiteurs avant de ressortir arpenter, juste à côté, les colonnes bien réelles du Palacio et du Théâtre.
Noisy-le-Grand : l’odyssée d’Abraxas
Par Marc Blanc
Publié le 7 octobre 2026 à 10h09 – Temps de lecture : 4 minutes
