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À la Bibliothèque Forney, les vitrines fondatrices de l’Art déco

Par Marie Aschehoug-Clauteaux
Publié le 29 décembre 2025 à 21h19 – Temps de lecture : 5 minutes

À Paris, au moment où l’on célèbre le centenaire de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925, la Bibliothèque Forney consacre une vaste manifestation à un chapitre décisif de cette aventure esthétique : les ateliers d’art fondés par les grands magasins parisiens au début du XXe siècle. L’exposition, accessible gratuitement jusqu’au 28 février 2026, du mardi au samedi entre 13h et 19h, met en lumière l’action de quatre entités qui ont profondément marqué la diffusion de l’Art déco : Primavera pour le Printemps, Pomone au Bon Marché, La Maîtrise aux Galeries Lafayette et Studium Louvre pour les Grands Magasins du Louvre.

L’initiative s’inscrit dans un moment commémoratif fort. Cent ans après l’événement de 1925, considéré comme l’acte fondateur de l’Art déco, Forney revient sur le rôle joué par ces structures internes aux grands magasins, à la fois laboratoires de création et instruments commerciaux. Fondés entre 1912 et 1922, ces ateliers naissent dans un contexte de mutation esthétique. Ils sont confiés à des artistes décorateurs de premier plan : Charlotte Chauchet-Guilleré, Paul Follot, Maurice Dufrène et Étienne Kohlmann en assurent la direction artistique. Sous leur impulsion, les ateliers font appel à des créateurs majeurs qui contribuent à façonner une nouvelle manière d’habiter et de décorer.

Leur ambition dépasse la simple production d’objets. En proposant des modèles originaux, réalisés en petites séries et proposés à des tarifs étudiés, ils rendent accessible une esthétique en plein renouvellement. Mobilier, tissus, céramique, verre : tous les domaines des arts décoratifs sont investis. Entre l’élan ornemental de l’Art nouveau et la rigueur géométrique qui s’imposera dans les années 1930, ces ateliers jouent un rôle de transition. Ils participent à l’émergence d’un langage formel simplifié, structuré, adapté aux aspirations modernes, tout en conservant l’exigence artistique qui caractérise leurs directeurs.

L’année 1925 constitue un point d’orgue. Lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, Primavera, Pomone, Studium Louvre et La Maîtrise disposent chacune d’un pavillon dédié. Elles y présentent leurs propositions les plus récentes en matière de mobilier et d’aménagement intérieur. Leur présence est remarquée et contribue largement au succès de la manifestation. En exposant leurs productions dans un cadre prestigieux, ces ateliers démontrent qu’un grand magasin peut devenir un acteur central de la création contemporaine, et non plus seulement un lieu de vente.

L’exposition de la Bibliothèque Forney s’appuie sur un ensemble documentaire d’une richesse exceptionnelle. L’institution conserve en effet un fonds abondant relatif à ces ateliers : catalogues commerciaux, affiches, papiers peints, photographies, objets publicitaires, catalogues d’expositions, périodiques, cartes postales. Cette diversité de supports permet de restituer non seulement les objets eux-mêmes, mais aussi leur mise en scène et leur diffusion auprès du public. Les visiteurs peuvent ainsi mesurer la cohérence d’une stratégie où communication visuelle et innovation formelle avancent de concert.

La majorité des pièces présentées provient des collections de la bibliothèque et des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris. À cet ensemble s’ajoutent des prêts significatifs pour le mobilier, les céramiques et le textile, consentis par d’autres institutions culturelles publiques ou par des collections privées. Le Mobilier national figure parmi les contributeurs, tout comme les services Patrimoine du Printemps, du Bon Marché et des Galeries Lafayette. Les maisons Tassinari-Chatel et Pierre Frey participent également à cet effort de rassemblement, permettant d’offrir une vision élargie de la production et de son contexte.

L’exposition entend restituer l’écosystème créatif de ces ateliers. Les directeurs artistiques, figures reconnues du monde des arts décoratifs, ont su fédérer autour d’eux des talents variés et imposer une exigence de qualité compatible avec une diffusion élargie. Leur modèle repose sur un équilibre subtil : maintenir un haut niveau de conception tout en répondant aux contraintes commerciales propres aux grands magasins. Cette articulation entre art et industrie, au cœur de l’esprit de 1925, trouve ici une illustration concrète.

La scénographie, confiée à Anne Gratadour, accompagne cette plongée dans l’univers des ateliers en structurant le parcours de manière à faire dialoguer documents et pièces matérielles. L’identité visuelle de l’événement, conçue par la graphiste Carole Schilling, prolonge cette volonté de clarté et de cohérence. Le commissariat est assuré par Marie-Hélène Gatto, responsable du pôle Imprimés de la Bibliothèque Forney, qui s’appuie sur l’expertise des collections pour articuler le récit.

Produite par Bibliocité pour les bibliothèques de la Ville de Paris, cette manifestation éclaire un pan essentiel de l’histoire des arts décoratifs. Elle rappelle combien les grands magasins, loin d’être de simples vitrines commerciales, ont pu constituer des moteurs décisifs dans la diffusion d’une esthétique nouvelle, à un moment charnière de la modernité artistique.