Pour l’été 2026, le Domaine départemental de Chamarande consacre son exposition estivale, du 10 mai au 30 août 2026, à l’artiste Lélia Demoisy, autour d’un projet intitulé « Récits de forêts ». Installée dans le parc de 98 hectares et dans les espaces monumentaux du domaine, cette proposition sculpturale et immersive prolonge la thématique annuelle du site axée sur la forêt, en faisant de celle‑ci non pas un décor, mais un organisme vivant, complexe et relationnel.
Lélia Demoisy, née en 1991 et diplômée des Arts décoratifs de Paris, développe depuis plusieurs années une œuvre de sculpture et d’installation qui explore la porosité entre l’humain et le vivant, nourrie par des résidences prolongées dans des milieux naturels (forêt canadienne, Patagonie, Parc national des forêts, etc.). À Chamarande, elle décline ce questionnement en déployant une série d’œuvres pensées en étroite relation avec le paysage et l’architecture du lieu, plutôt que posées en dehors de lui.
L’exposition s’organise autour de trois axes conceptuels qui servent de fil rouge à la visite. Le premier propose une expérience sensible du vivant, où le visiteur se trouve placé au croisement de la matérialité brute des sculptures, de sa propre présence corporelle et de la mémoire séculaire inscrite dans les arbres et le sol du domaine. L’artiste crée des formes en constante mutation, à la frontière entre l’objet, le corps et la nature, qui déstabilisent les repères habituels du regard et invitent à ressentir la forêt comme un espace de relations, de mémoires et de tensions, plutôt que comme un simple décor.
Le second axe interroge la vulnérabilité face à la régénération, en confrontant une forêt complexe et diversifiée à une forêt simplifiée, menacée par les pressions anthropiques, le dérèglement climatique et les pratiques de monoculture. L’artiste développe ici des œuvres à partir de bois calciné, d’amoncellements sombres et de fragments où la matière porte les stigmates visibles du feu, sans figer néanmoins la destruction comme un état final. Au contraire, elle s’en sert pour ouvrir une zone de latence, où la cendre devient un seuil, un passage vers une possible reprise, à condition qu’on laisse à l’écosystème espace et temps pour cicatriser.
Le troisième axe repose sur l’intégration organique au site, où les installations ne se contentent pas de traverser le parc mais prolongent ses logiques paysagères et architecturales, transformant chaque déplacement en une marche attentive. L’orangerie et le pavillon de chasse ne sont pas simplement des lieux d’exposition mais des espaces vivants, superposés entre mémoire humaine, traces animales et matériaux transformés, où les œuvres révèlent des circulations, des strates de temps, des résonances souvent invisibles. La visite se conçoit ainsi comme une traversée plus qu’un parcours balisé, où il s’agit autant de voir que d’écouter, de ressentir et de prêter attention aux liens discrets qui relient arbres, œuvres et corps des visiteurs.
Dans cette exposition, la forêt apparaît comme un système de relations plutôt qu’un décor : une sorte de « bibliothèque vivante » où se côtoient concurrence pour la lumière, entraide, co‑dépendance et transmission de génération en génération. Lélia Demoisy inscrit son travail dans une « zone trouble » entre ce qui vit et ce qui persiste, où les frontières entre règnes, statuts de matière et temporalités se brouillent. Le bois, pris dans ses cicatrices, ses fissures et ses reprises, se rapproche d’une peau, d’une mémoire, d’une histoire, et non d’un simple matériau neutre.
À travers « Récits de forêts », Lélia Demoisy confirme une démarche où la sculpture devient à la fois espace de dialogue entre mémoires, territoires et formes vivantes et lieu de réflexion sensible sur la précarité des écosystèmes, sans tomber dans un discours écologique didactique. L’exposition s’inscrit dans un parcours déjà international (résidences, biennales, collaborations avec des paysagistes et des galeries), mais trouve à Chamarande un écrin particulièrement adapté, où l’œil, le corps et la pensée sont invités à se mettre à l’écoute de la forêt, dans ses cycles de blessure, de survie et de renouveau.
Récits de forêts de Lélia Demoisy au Domaine de Chamarande
Par Marie Aschehoug-Clauteaux
Publié le 9 mai 2026 à 08h53 – Temps de lecture : 4 minutes
