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Bobigny / Romainville : la culture prend la parole

Par Marie Aschehoug-Clauteaux
Publié le 30 avril 2026 à 13h27 – Temps de lecture : 5 minutes

La Seine-Saint-Denis se distingue ce printemps par deux initiatives culturelles fortes, qui mêlent création artistique et devoir de mémoire dans des formes très différentes mais animées d’une même conviction : celle que la culture peut transformer un territoire, donner de la voix à ceux qu’on entend rarement et inscrire le présent dans la profondeur du passé.
À Bobigny, la médiathèque Elsa-Triolet accueille jusqu’au 13 juin une exposition photographique née d’une aventure humaine et pédagogique hors du commun. Ses auteurs ne sont pas des photographes professionnels ni des artistes confirmés : ce sont des élèves de sixième du collège Jean-Pierre-Timbaud, des enfants d’une douzaine d’années à peine, qui ont saisi leur appareil pour poser un regard personnel et sensible sur le monde qui les entoure. Derrière chaque image exposée, il y a des mois de travail, d’apprentissage et de découverte, menés sous la conduite de la photographe Delphine Blast, qui a accompagné ces jeunes tout au long du projet avec une attention particulière portée à leur expression propre.
La thématique choisie pour ce projet est elle-même révélatrice d’une ambition qui dépasse le seul cadre artistique. Les images produites par les élèves du collège Jean-Pierre-Timbaud s’attachent à explorer le territoire de Bobigny en entremêlant le passé et le présent, en cherchant dans les traces du temps des clés pour comprendre le monde d’aujourd’hui. Ce dialogue entre les époques, initié avec le soutien du Bureau d’archéologie départementale, donne aux photographies une profondeur particulière : elles interrogent ce qui a existé, ce qui a changé, ce qui demeure. Le vernissage de l’exposition a eu lieu le 14 avril en présence des élèves et de Delphine Blast, dans une atmosphère qui mêlait la fierté des enfants, l’émotion de leurs familles et la satisfaction de ceux qui ont rendu ce projet possible. Jusqu’au 13 juin, le public est invité à venir découvrir ces images à la médiathèque Elsa-Triolet, et à laisser ces jeunes regards lui raconter Bobigny autrement.
À quelques kilomètres de là, c’est un tout autre registre qui s’est ouvert ce 26 avril au Fort de Romainville. Ce lieu porte en lui une histoire lourde et douloureuse : sous l’Occupation allemande, il fut l’un des principaux sites d’internement de la région parisienne, un espace de transit vers les camps de la mort où des milliers d’hommes et de femmes furent détenus avant d’être déportés vers l’Allemagne nazie et ses territoires annexés. Des résistants, des juifs, des républicains espagnols, des syndicalistes, des otages pris au hasard des représailles : le Fort de Romainville a vu passer une grande partie de ce que la barbarie du régime cherchait à effacer. Aujourd’hui lieu de mémoire, il accueille ce printemps une œuvre spécialement conçue pour honorer cette histoire et ceux qui en furent les victimes.
L’artiste Chemsedine Herriche a imaginé pour ce site « Outre Nuit », un parcours à la fois artistique et mémoriel pensé pour la Seine-Saint-Denis et pour ses habitants. La date d’inauguration, choisie le 26 avril pour coïncider avec la Journée nationale du souvenir des victimes de la déportation, n’est pas le fruit du hasard. Elle inscrit l’œuvre dans un temps collectif de recueillement, à un moment où la France entière est invitée à se souvenir de ceux qui furent arrachés à leur vie quotidienne, embarqués dans des trains vers l’inconnu et, pour beaucoup, ne revinrent jamais. En choisissant d’ancrer sa création dans ce contexte, Chemsedine Herriche fait de son travail bien plus qu’une proposition esthétique : il en fait un acte civique, une manière de dire que l’art peut et doit prendre en charge la mémoire des disparus.
La Seine-Saint-Denis entretient avec cette mémoire un lien particulier. Le département a payé un tribut lourd à la répression nazie et à la collaboration : de nombreuses communes ont vu leurs habitants arrêtés, leurs élus déportés, leurs résistants fusillés. Cette histoire est celle de tout un territoire, et elle mérite d’être racontée avec l’intensité et la nuance qu’elle exige. En accueillant une œuvre de cette nature dans un site aussi chargé de sens que le Fort de Romainville, le département affirme que la mémoire n’est pas une affaire réservée aux historiens ou aux commémorations officielles : elle est vivante, elle se nourrit de la création contemporaine, elle s’adresse à tous.
Ces deux événements, aussi différents soient-ils dans leur forme, leur public et leur propos, partagent une même conviction. Qu’il s’agisse d’élèves de sixième qui photographient leur quartier ou d’un artiste qui convoque les fantômes d’une guerre ancienne dans les pierres d’un fort, c’est la même idée qui est à l’œuvre : celle que la culture est un outil irremplaçable pour construire du lien et donner à chacun les moyens de se situer dans le temps et dans la communauté humaine. En Seine-Saint-Denis, territoire souvent regardé de l’extérieur avec des œillères ou des préjugés, ces initiatives rappellent avec force que la vitalité artistique et la conscience historique y sont bien vivantes, portées par des acteurs engagés et des habitants qui ont beaucoup à dire et à montrer.