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Mémoire : Dreyfus sur l’île de la Cité

Par Marie Aschehoug-Clauteaux
Publié le 16 juillet 2026 à 13h30 – Temps de lecture : 4 minutes

Paris s’est doté, le 12 juillet, d’un nouveau lieu de mémoire en plein cœur de la capitale. Une statue représentant le capitaine Alfred Dreyfus a été inaugurée sur l’île de la Cité, devant l’ancien Palais de Justice, dans le secteur de Paris Centre. Le choix de la date ne doit rien au hasard : c’est un 12 juillet, en 1906, que la Cour de cassation a réhabilité l’officier, refermant douze années d’un feuilleton judiciaire devenu l’une des affaires les plus retentissantes de l’histoire de la République.
L’œuvre, haute d’environ quatre mètres, est signée d’un dessinateur et sculpteur connu sous le nom de Tim. Conçue dans les années 1980, elle montre le militaire brandissant un sabre brisé dressé vers le ciel. Ce geste rappelle la cérémonie de dégradation de janvier 1895 : accusé à tort d’espionnage au profit de l’Allemagne, Dreyfus avait alors vu son épée rompue et ses galons arrachés dans la cour de l’École militaire, sous le regard de la troupe et de la foule rassemblée.
Le bronze, travaillé de façon volontairement brute, porte une phrase que l’officier avait adressée à son épouse depuis sa détention : « Si tu veux que je vive, fais-moi rendre mon honneur. » Son installation devant l’ancien Palais de Justice n’a rien d’anodin : c’est dans ce bâtiment que siégeait la Cour de cassation à l’origine de sa réhabilitation, plus d’un siècle plus tôt, au terme d’un long combat.
L’affaire Dreyfus demeure l’un des épisodes les plus marquants de la fin du XIXe siècle. Condamné une première fois en 1894 pour trahison, l’officier, juif et originaire d’Alsace, est déporté au bagne de l’île du Diable, en Guyane. Sa cause finit par diviser profondément le pays, opposant les partisans de sa culpabilité aux défenseurs de son innocence, dans un climat lourdement marqué par l’antisémitisme et par de vives tensions politiques.
La mobilisation d’intellectuels, d’écrivains et de responsables politiques, illustrée par le retentissant article « J’accuse… ! » d’Émile Zola, publié dans un grand quotidien au début de l’année 1898, contribue à relancer la procédure. Après un long parcours judiciaire, la révision aboutit à l’annulation de sa condamnation, puis à sa réintégration dans l’armée, où l’officier reprendra du service et servira de nouveau la Nation.
L’affaire a durablement marqué la société française. Elle a nourri de longs débats sur la place de l’armée, sur la liberté de la presse et sur les rapports entre les institutions et l’opinion publique. Elle a aussi vu s’affirmer la figure moderne de l’intellectuel engagé, prenant publiquement position dans un débat de société. Plus d’un siècle plus tard, son souvenir reste régulièrement convoqué dès qu’il est question d’erreur judiciaire, de rumeur ou de discrimination, ce qui éclaire l’attention entourant l’installation de cette statue dans un lieu aussi symbolique.
Plus d’un siècle après ces événements, les pouvoirs publics ont décidé, en 2025, de faire du 12 juillet une journée nationale de commémoration. Celle-ci entend saluer, selon les termes officiels, « la victoire de la justice et de la vérité, contre la haine et l’antisémitisme », et rappeler la portée toujours actuelle d’un combat qui dépassa très vite le seul sort d’un homme.
L’inauguration de la statue s’est déroulée en présence du président de la République et de représentants de la Ville de Paris. Elle s’inscrit dans une série d’hommages, de rencontres et d’expositions consacrés, ces derniers mois, au capitaine et à son épouse Lucie, longtemps demeurée à ses côtés tout au long de son combat pour la vérité et pour la reconnaissance de son innocence.
Désormais visible librement dans l’espace public, la statue offre aux passants comme aux visiteurs de l’île de la Cité un rappel de cette page d’histoire. À quelques pas de la cathédrale Notre-Dame et des grandes institutions judiciaires, elle prolonge, sur la voie publique, la mémoire d’une affaire qui continue d’interroger les liens entre justice, opinion publique et recherche de la vérité.