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Musée Carnavalet : Villeglé, l’homme qui lisait les murs

Par Assia Bedja
Publié le 21 octobre 2026 à 09h08 – Temps de lecture : 4 minutes

Au cœur du Marais, le musée Carnavalet fait de son automne une affaire de murs. Le 14 octobre, l’établissement ouvre « Paris à l’arraché  », une exposition qui tient autant de l’hommage que de la promenade urbaine, consacrée à Jacques Villeglé. L’artiste a fait œuvre, sa vie durant, des affiches lacérées ramassées sur les palissades et dans les couloirs de la capitale. Le rendez-vous coïncide avec le centenaire de sa naissance : né le 27 mars 1926 à Quimper, disparu le 6 juin 2022 à Paris, il aura regardé la ville comme on déchiffre un palimpseste. Le musée de l’histoire de Paris lui déroule ses cimaises jusqu’au 14 février, pour l’un des grands rendez-vous de la saison dans le Marais.
Sa méthode tient en un geste, toujours le même : prélever. Dès 1949, avec son complice Raymond Hains, Villeglé arpente les rues, repère les affiches superposées, arrachées ou griffées par les passants et par le temps, puis les décolle pour les présenter telles quelles, signées de sa seule main. Ni peinture ni collage, mais un « décollage  », où la rue a déjà fait le plus gros du travail. Pionnier de l’art de l’affiche déchirée, bientôt rangé parmi les Nouveaux Réalistes, il fait de Paris son « atelier à ciel ouvert  » et se présente volontiers en « historien releveur  », à mi-chemin de la poésie et de l’archéologie urbaine.
L’exposition épouse cette façon de voir, puisée dans ses propres écrits. Le parcours suit quatre quartiers qu’il a inlassablement battus, de la porte Maillot à Saint-Germain-des-Prés, de Montparnasse au Marais, comme autant de territoires de chasse. Rien n’est laissé au décor : chaque salle rejoue une déambulation, et le visiteur avance comme Villeglé marchait, l’œil aux aguets. Les affiches y dialoguent avec un vaste ensemble de documents : photographies, archives sonores, extraits de films, entretiens et pièces inédites. Entre deux lés de papier, des voix et de la musique prolongent le geste et ressuscitent le brouhaha des trottoirs. On y entend l’époque autant qu’on la voit  ; la ville s’y raconte par fragments, au ras du bitume, dans le vacarme coloré de ses murs.
Car ces lambeaux de papier ne sont pas muets. Datés, localisés, ils gardent la trace des campagnes électorales, des grèves, des concerts et des films annoncés puis oubliés. Qu’il s’agisse d’un mot d’ordre électoral, d’une tournée de rock ou d’une réclame pour une lessive, chaque strate dialogue avec la précédente et fige, sans le vouloir, l’air d’une saison. En les sauvant de la benne, Villeglé a composé, presque sans le dire, une chronique politique et sociale de la capitale sur près de sept décennies, où se lisent les colères, les envies et les slogans d’un moment précis.
Au fond, l’exposition pose une question très actuelle : à qui appartiennent les murs de la ville  ? En élevant l’affiche sauvage et anonyme au rang d’œuvre, Villeglé a ouvert une brèche où se sont engouffrés, bien plus tard, le graffiti et l’art urbain. Soixante-dix ans avant les pochoirs et les collages que l’on photographie aujourd’hui, il avait déjà fait du mur parisien une surface d’écriture collective, un journal mural que personne ne tient et que tout le monde rédige. La question n’a rien de théorique dans la capitale, où réclames, panneaux et pochoirs se disputent encore chaque mètre de façade.
Qu’un tel travail trouve refuge à Carnavalet n’a rien d’un hasard. Le musée raconte la capitale depuis des siècles  ; Villeglé, lui, l’a racontée par ses murs, trottoir après trottoir. L’exposition prolonge d’ailleurs l’accrochage « Nouveau Paris, de 1977 à nos jours  », installé depuis septembre dans les collections permanentes, comme si l’institution tenait, cet automne, à confronter la ville d’hier à celle d’aujourd’hui. Entre les deux, un même fil : l’histoire de Paris s’écrit aussi dehors, sur ses façades, à hauteur de passant.