Le gouvernement a lancé, ce mardi 3 novembre 2026, un guichet exceptionnel d’aide pour treize secteurs industriels durement exposés à la flambée des prix de l’énergie. Le ministère de l’Économie a annoncé l’ouverture de ce dispositif, qui élargit temporairement un mécanisme existant, la compensation des coûts indirects du carbone. L’enveloppe atteint 150 millions d’euros. Elle concrétise un engagement pris le 27 mai dernier par le Premier ministre, Sébastien Lecornu, dans un contexte de forte tension sur les marchés de l’énergie liée à la guerre au Moyen-Orient.
Pour comprendre la mesure, il faut revenir au fonctionnement du marché européen du carbone. Depuis 2005, l’Union européenne oblige les gros émetteurs de gaz à effet de serre, comme les centrales électriques ou les aciéries, à acheter des quotas pour chaque tonne de CO2 rejetée. Ce coût se répercute ensuite sur le prix de l’électricité. Ainsi, une usine qui n’émet presque rien elle-même paie malgré tout une partie de la facture carbone à travers son courant. C’est ce que l’on appelle un coût indirect du carbone.
Pour les industriels très gourmands en électricité, cette charge pèse lourd. Elle les place surtout en position délicate face à des concurrents installés hors d’Europe, qui ne supportent pas de contrainte équivalente. Le risque est connu sous le nom de fuite de carbone. Il désigne le déplacement d’une production vers des pays aux règles climatiques moins strictes, avec à la clé des pertes d’emplois en Europe sans bénéfice pour le climat. C’est pourquoi Bruxelles autorise les États membres à rembourser une partie de ce surcoût à certaines entreprises. La plupart des grands pays industriels de l’Union, dont l’Allemagne, recourent à ce levier.
Jusqu’ici, ce soutien restait réservé à une liste fermée d’activités, comme la sidérurgie, l’aluminium ou la papeterie. Cependant, la Commission européenne a élargi cette liste le 23 décembre 2025. Elle a ouvert la porte à vingt-deux secteurs et sous-secteurs supplémentaires, jugés eux aussi exposés aux coûts indirects du carbone et à la concurrence internationale. La France a choisi d’en retenir treize pour l’année 2026. Chaque État reste en effet libre de décider quelles activités il soutient et dans quelle proportion.
Les secteurs retenus couvrent un large pan de l’industrie lourde et de la chimie. On y trouve d’abord l’extraction de minerais de fer et d’autres métaux non ferreux. Le textile figure également dans la liste, avec la préparation des fibres, la filature et la fabrication de non-tissés hors habillement. La chimie occupe une large place, notamment les colorants et pigments, les produits chimiques organiques de base, les engrais azotés, les matières plastiques de base et le caoutchouc synthétique. S’y ajoutent les fibres artificielles ou synthétiques, la fibre de verre, les carreaux de céramique, ainsi que la fabrication de piles et d’accumulateurs électriques.
Cette sélection n’a rien d’anodin. Les engrais azotés, par exemple, dépendent massivement de l’énergie, et leur coût de production conditionne en partie celui de l’agriculture. De même, la fabrication de batteries occupe une place stratégique dans la transition vers les véhicules électriques, un domaine où la France cherche à attirer des usines. Quant à la céramique et à la fibre de verre, elles reposent sur des fours fonctionnant à très haute température, donc sur une consommation d’énergie continue et élevée.
Sur le plan pratique, les entreprises concernées disposent d’un délai court. Elles doivent déposer leur demande avant le 30 novembre 2026 sur le portail PUMA de l’Agence de services et de paiement, l’opérateur public chargé de verser de nombreuses aides de l’État. Les conditions d’éligibilité, la liste des pièces justificatives et les modalités de dépôt figurent sur la page de l’ASP dédiée à la campagne exceptionnelle 2026. L’aide portera sur les dépenses d’électricité engagées en 2025. Concrètement, les industriels toucheront donc une compensation calculée sur leur consommation de l’an dernier.
Le ministre délégué chargé de l’Industrie, Sébastien Martin, présente cette extension comme un outil de compétitivité face aux concurrents européens déjà aidés par leurs propres gouvernements. Il y voit aussi un moyen de protéger les sites de production et les emplois sur le territoire. Selon lui, l’enjeu relève de la souveraineté industrielle, avec l’objectif de produire davantage en France tout en réduisant la dépendance aux énergies fossiles.
La mesure s’inscrit dans une série de réponses du gouvernement à la hausse des prix de l’énergie, qui touche aussi bien les ménages que les entreprises. Son caractère temporaire et son budget limité posent néanmoins la question de la suite. En effet, la compensation des coûts indirects du carbone ne vaut, pour ces treize secteurs, que pour 2026, et rien ne garantit son renouvellement. Pour les usines concernées, souvent implantées dans des bassins industriels fragiles, ce soutien offre donc un répit plutôt qu’une solution durable, dans l’attente d’une détente des marchés ou d’une baisse structurelle du coût de l’électricité.

