À Bobigny, une exposition installée au Mémorial de l’ancienne gare de déportation se poursuit jusqu’au 20 décembre 2026, offrant tout au long de l’automne un rendez-vous rare avec la mémoire et avec l’art. Intitulée « L’art pour témoigner », elle est consacrée à Charlotte Salomon, artiste allemande de confession juive déportée depuis cette gare même dans le convoi n° 60, parti le 7 octobre 1943. Présentée depuis le printemps, elle reste visible gratuitement en cette rentrée, dans un lieu dont la vocation est précisément de transmettre ce qui ne doit pas s’effacer. Née à Berlin en 1917, Charlotte Salomon s’était réfugiée dans le sud de la France pour fuir les persécutions nazies. C’est là, dans les années qui précédèrent son arrestation, qu’elle composa une œuvre bouleversante : plusieurs centaines de gouaches réunies sous le titre « Vie ? ou Théâtre ? », récit peint de sa propre existence, où se mêlent images, textes et références musicales. Longtemps méconnu, cet ensemble est aujourd’hui reconnu comme l’une des créations les plus singulières du XXe siècle, à la croisée du journal intime, du théâtre et de la peinture. Avant son arrestation, l’artiste avait confié ses feuilles à un proche, geste auquel on doit aujourd’hui leur survie et leur diffusion. Arrêtée alors qu’elle attendait un enfant, puis internée au camp de Drancy tout proche, elle fut assassinée à Auschwitz à l’âge de 26 ans. En donnant à voir son geste créateur plutôt que sa seule disparition, l’exposition rappelle qu’au cœur de la barbarie, des femmes et des hommes ont choisi de créer pour dire, pour résister et pour laisser une trace de leur passage.
Le lieu qui accueille ces œuvres n’a rien d’anodin. De 1943 à 1944, l’ancienne gare de Bobigny fut le point de départ des convois qui conduisirent, depuis le camp de Drancy voisin, des milliers de Juifs de France vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Longtemps laissé à l’abandon, le site a été réhabilité puis ouvert au public en 2023, aménagé sur les vestiges de l’installation ferroviaire dont subsistent encore le bâtiment des voyageurs et une portion de voies, devenus les supports d’un parcours de mémoire. Porté par la Ville de Bobigny et ses partenaires, il s’inscrit dans le réseau des lieux franciliens dédiés au souvenir de la Shoah, non loin de l’ancien camp de Drancy. Y présenter le travail de Charlotte Salomon, partie d’ici même, confère à l’exposition une force singulière : l’histoire d’une vie et le lieu d’un arrachement se répondent, à quelques mètres des rails. L’initiative se distingue aussi par la manière dont elle a été conçue. Le commissariat de l’exposition a été confié à une classe de terminale du lycée Louise-Michel de Bobigny, dans une démarche présentée comme inédite en France. Les élèves ont participé au choix des œuvres, à leur accrochage et à la médiation, transformant un travail de classe en véritable acte citoyen et en exercice de transmission entre générations. À l’heure où s’éteignent les derniers témoins directs de la Shoah, cette passation d’une mémoire à de jeunes épaules prend un relief particulier. Pour ces lycéens de Bobigny, s’emparer de l’histoire d’une déportée partie de leur propre ville relève autant de l’engagement que de l’apprentissage ; les voilà devenus, à leur tour, passeurs de mémoire auprès des visiteurs qu’ils accompagnent.
Ouvert et gratuit, le mémorial invite le public à venir découvrir l’exposition tout au long de la saison. Les 19 et 20 septembre 2026, il participera par ailleurs aux Journées européennes du patrimoine, l’occasion de parcourir le site et d’en comprendre l’histoire. Sur place, le parcours proposé permet de suivre, du quai jusqu’aux voies, le chemin qu’empruntèrent les déportés, et de replacer le destin de Charlotte Salomon dans celui de milliers d’anonymes engloutis par la même machine. Jusqu’au 20 décembre, « L’art pour témoigner » propose ainsi, à deux pas du centre de Bobigny, un moment de recueillement autant qu’une leçon d’humanité, portée par celles et ceux qui refusent que le silence ait le dernier mot.
Bobigny : l’art face à la déportation
Par Assia Bedja
Publié le 5 septembre 2026 à 09h18 – Temps de lecture : 4 minutes
