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Malakoff : des artistes en quête d’atelier

Par Renaud Morelli
Publié le 23 octobre 2026 à 12h37 – Temps de lecture : 5 minutes

Jusqu’à la fin du mois, l’espace d’art La Tréso accueille « Transitoires », une exposition qui prend pour sujet le lieu le plus intime de la création : l’atelier. Dix artistes y ont réuni leurs œuvres autour d’une même question, banale et pourtant vertigineuse pour qui travaille de ses mains : que devient un travail quand l’endroit où il naît n’a qu’un temps ? Portée par la galerie Lidwine Rupp, la proposition se visite en accès libre et plonge le public dans les coulisses, rarement ouvertes, du geste artistique. Loin du musée feutré, l’espace joue la carte de la proximité et d’une rencontre directe avec des créateurs d’aujourd’hui.
Derrière l’accrochage se cache une histoire très concrète. Les dix exposants partageaient, jusqu’à l’été, les murs de « La (ré)édition », un site éphémère installé dans la commune voisine de Montrouge et fermé en juillet. La galerie y avait elle aussi ses quartiers. Depuis, plusieurs de ces créateurs n’ont pas retrouvé d’atelier, confrontés à la rareté et au prix des surfaces dans un cœur d’agglomération densément bâti, où la moindre friche est vite transformée en logements ou en bureaux. Le phénomène n’a rien d’isolé : partout en première couronne, la pression foncière grignote peu à peu les lieux où les plasticiens peuvent travailler à un coût abordable. « Transitoires » naît de cette précarité et tente d’en faire une force, en prolongeant dans Malakoff une présence menacée de dispersion et en gardant vivant le réseau d’entraide tissé sur l’ancien site.
Le propos dépasse le simple inventaire d’œuvres. L’exposition interroge ce que l’atelier fabrique chez l’artiste : un refuge, un laboratoire, un rythme de vie, parfois une identité tout entière. Elle montre aussi ce qui se délite quand cet ancrage disparaît, quand il faut remballer ses toiles, stocker son matériel et recommencer ailleurs, sans garantie de durée. En donnant à voir ces conditions matérielles rarement montrées au public, les participants invitent le visiteur à regarder autrement les pièces présentées et à mesurer la fragilité qui entoure, en amont, la fabrication même de l’art. Chaque œuvre devient alors le témoin d’un équilibre fragile, celui d’une pratique qui réclame de l’espace, du temps et un minimum de stabilité.
La sélection réunit des démarches volontairement diverses. On y croise Abigaïl Ferreira Compagnon, Gil Bourget, Maïté Cunningham, Mona Awad, Natalianne Boucher, Pia Tikkanen, Pierre-Louis Baron, Steeven Bacquet et Valeria Faillace, aux côtés de l’artiste qui signe Nast.404. Peinture, volume, image, écritures plastiques : les registres se répondent et composent un paysage sensible où chacun porte, à sa manière, la trace d’un atelier perdu, partagé ou seulement rêvé. Réunis le temps d’une saison, ils donnent à l’ensemble une tonalité intime, presque documentaire, où le visiteur devine autant les œuvres que les histoires d’atelier qui les accompagnent. Plutôt qu’un collectif constitué, c’est une communauté de circonstance que l’exposition donne à voir, soudée par une même épreuve.
Ce choix n’a rien d’anodin à Malakoff, ville qui revendique de longue date son hospitalité envers les plasticiens. Le collectif « Créé à Malakoff » y fédère les ateliers et organise chaque automne des portes ouvertes très suivies ; « Transitoires » s’est d’ailleurs inscrite dans le sillage de cette manifestation, au début du mois, avant de poursuivre seule son chemin jusqu’aux derniers jours d’octobre. Espace municipal dédié à la monstration, La Tréso prête ainsi ses murs, avenue du Président-Wilson, à une cause qui dépasse le seul cercle des initiés. En offrant cet abri provisoire à des artistes en suspens, la commune rappelle qu’un territoire se mesure aussi à la place qu’il réserve à ceux qui le font vivre.
L’exposition reste visible du mardi au samedi, en entrée libre, le temps qu’octobre s’achève. Pour qui veut la découvrir, mieux vaut ne pas trop tarder : une fois le mois tourné, l’accrochage sera décroché et plusieurs pièces regagneront, faute de mieux, des cartons de stockage. Au-delà des œuvres accrochées, elle pose une question qui déborde les frontières de la ville : où travailleront, demain, les artistes des communes populaires du Grand Paris, à mesure que les loyers grimpent et que les friches disponibles se raréfient ? À Malakoff, le temps d’un automne, « Transitoires » transforme cette inquiétude en rendez-vous, et fait de l’atelier menacé non plus un angle mort de la création, mais un sujet d’exposition à part entière.