Ce jeudi 22 octobre, Bagnolet se donne rendez-vous à 18h, devant la stèle des Fusillés de Châteaubriant, pour l’un de ces moments où une ville choisit de ne pas oublier. La municipalité et l’Union locale des anciens combattants y marquent le 85e anniversaire de l’un des épisodes les plus noirs de l’Occupation. Autour d’un dépôt de gerbe et d’un temps de recueillement, habitants, élus et porte-drapeaux se retrouveront au pied du monument. Pour que personne ne reste à l’écart, la ville affrète même un autocar qui sillonne les quartiers en fin d’après-midi avant de rejoindre la stèle. Le geste est modeste, mais il dit une conviction tenace : la mémoire n’a de sens que lorsqu’elle se partage.
Le 22 octobre 1941, en représailles à la mort d’un officier allemand abattu à Nantes, l’occupant ordonne l’exécution de dizaines d’otages. Vingt-sept d’entre eux, internés au camp de Choisel, tombent le jour même dans une carrière proche de Châteaubriant ; d’autres sont fusillés à Nantes et à Paris. Parmi les suppliciés, Guy Môquet, dix-sept ans à peine, fils d’un député communiste, dont la dernière lettre à ses parents bouleverse encore les écoliers d’aujourd’hui. En voulant terroriser la population, l’occupant obtient l’effet inverse : l’indignation nourrit la Résistance, et le général de Gaulle salue bientôt ces « martyrs ». En déposant une gerbe, le maire Édouard Denouel et les anciens combattants prolongent une fidélité que Bagnolet, ville ouvrière et résistante, n’a jamais laissée faiblir. Chaque année, la stèle rassemble ainsi des habitants que rien, sinon ce devoir commun, n’aurait réunis.
Le trajet de l’autocar dit à lui seul l’attention portée aux habitants. Premier arrêt à 17 h 20 rue Pierre-et-Marie-Curie, puis passage par la place de la Résistance, la résidence La Butte-aux-Pinsons, l’église Notre-Dame de Pontmain et l’angle des rues Général-Leclerc et Sadi-Carnot, avant une arrivée calée sur le début de la cérémonie. Enfants, familles et vétérans peuvent ainsi se retrouver côte à côte, sans que l’âge ni l’éloignement ne tiennent quiconque à distance du souvenir. Dans une commune où se croisent tant de parcours, ce détail d’organisation en dit long sur le sens donné à la commémoration.
À quelques pas de là, l’histoire poursuit son travail autrement. Dans le hall de l’hôtel de ville, l’exposition « Mémoire vive, 17 octobre 1961 » demeure accrochée jusqu’au 26 octobre. Ouverte le 12 et inaugurée cinq jours plus tard, conçue par la Ligue de l’enseignement-FOL 93 avec le concours d’historiens et de bénévoles, elle revient sur la guerre d’Algérie, sur le long silence qui a entouré cette période, puis sur la lente remontée de souvenirs longtemps tenus sous le boisseau. Loin de rouvrir des plaies pour elles-mêmes, elle invite à regarder en face une histoire partagée entre les deux rives de la Méditerranée, et à en faire une matière à réflexion sur la mémoire, la démocratie et le respect des différences.
Ce même 17 octobre, le Théâtre des Malassis accueillait « 17 octobre 1961, je me souviens », pièce de M’hamed Kaki portée par deux comédiens. À partir de récits réels et de témoignages, le spectacle fait resurgir la nuit où des milliers d’Algériens, descendus manifester pacifiquement contre un couvre-feu qui ne visait qu’eux, furent réprimés dans le sang en plein Paris. Entre musique, littérature et émotion, passant du rire aux larmes, il rend hommage aux anonymes du monde ouvrier, Algériens comme Français, trop longtemps renvoyés dans l’ombre. Autant de voix que la ville a choisi de faire entendre plutôt que de laisser s’effacer.
La saison ne se referme pas sur ces seules dates. Jusqu’au 6 novembre, les terres cuites de l’artiste MC Debain, réunies sous le titre « Un monde de poésie et d’humanité », offrent un contrepoint plus apaisé à ce cycle du souvenir. Entre le recueillement d’une cérémonie, la pédagogie d’une exposition et l’émotion d’un plateau de théâtre, la commune multiplie les portes d’entrée vers un même passé, pour que chaque génération puisse s’en saisir à sa façon. D’une stèle à une salle d’exposition, Bagnolet trace un même fil : celui d’une ville qui refuse l’oubli et préfère, aux commémorations figées, une mémoire vivante que chacun peut arpenter à son rythme.
Bagnolet : la mémoire reste debout
Par Assia Bedja
Publié le 21 octobre 2026 à 12h40 – Temps de lecture : 4 minutes
