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Seine-Saint-Denis : hébergement d’urgence

Par Marc Blanc
Publié le 20 juin 2026 à 08h46 – Temps de lecture : 9 minutes

Le Département de la Seine-Saint-Denis fait face à une saturation critique de l’ensemble de sa chaîne du logement, ce qui complique l’exercice de sa compétence légale en matière de protection de l’enfance, qui lui enjoint de mettre à l’abri les femmes enceintes isolées et les mères isolées accompagnées d’au moins un enfant de moins de trois ans. À ce jour, la collectivité prend en charge quotidiennement près de 100 femmes répondant à ces critères, en plus de 100 familles soumises à des mesures spécifiques de protection de l’enfance. Alors que la mise à l’abri des autres publics relève de l’État, les capacités de ce dernier sont également saturées. Chaque jour, l’État doit mobiliser près de 12 000 nuitées hôtelières en Seine-Saint-Denis, un volume trois fois plus important que dans le département des Hauts-de-Seine, mais entre 400 et 500 ménages restent tout de même à la rue chaque nuit selon les demandes exprimées auprès du 115. Le blocage structurel de l’accès au logement social accentue cette crise puisqu’en 2022, le département comptait 126 583 demandes de logement social pour seulement 10 633 attributions réelles, ce qui équivaut à un ratio d’une attribution pour douze demandes. Face à ces déséquilibres, le Président du Département, Stéphane Troussel, et la Vice-Présidente chargée de l’habitat durable, Florence Laroche, portent un plaidoyer fort en faveur d’un rééquilibrage de l’accueil pour éviter la concentration de la pauvreté. La Seine-Saint-Denis appelle ainsi à l’instauration d’une loi SRU de l’hébergement d’urgence qui permettrait de définir un quota obligatoire de places par territoire et de sanctionner financièrement les communes les plus réfractaires, afin de développer des alternatives qualitatives à la prise en charge hôtelière dans une logique de logement d’abord.

C’est précisément pour matérialiser cette ambition qu’a été conçu le Centre d’hébergement d’urgence départemental Leïla Shahid à Stains, dont le nom rend hommage à la diplomate palestinienne ayant œuvré pour la justice et la dignité de son peuple. Le projet est le fruit d’un partenariat d’innovation amorcé dès 2018 entre le Département de la Seine-Saint-Denis, la Banque des Territoires, SNCF Immobilier et ICF Habitat, qui a abouti à la création de l’opérateur Toits temporaires urbains et à la mise au point d’un système constructif innovant de bâtiments mobiles et modulables. Pour l’implantation de cette structure expérimentale au cœur du quartier prioritaire du Clos Saint-Lazare engagé dans un programme de renouvellement urbain, le bailleur social Seine-Saint-Denis Habitat a mis à disposition un terrain vacant situé au 9 rue Alphonse Lamartine pour une durée supérieure à trois ans. Sur le plan financier, le fonctionnement global du centre représente un investissement de 4,5 millions d’euros sur trois ans financé par le Département, une enveloppe optimisée par l’intervention du Fonds Social européen à hauteur de 40 %, tandis que les familles accueillies contribuent par une modeste participation financière selon leurs ressources. En parallèle, le Département verse une subvention annuelle de 20 000 euros à l’association locale SFM-AD pour couvrir ses activités sur le site et prendre en charge son loyer auprès de Toits temporaires urbains. La construction des bâtiments, dont la maîtrise d’ouvrage est pilotée par Toits temporaires urbains, repose sur un modèle économique associant 1,6 million d’euros de fonds propres et un prêt de 3,8 millions d’euros de la Banque des Territoires garanti à parts égales par le Département et par Arkéa. Ce plan de financement est complété par 100 000 euros de la Région Île-de-France pour le soutien aux projets innovants et à l’usage durable des matériaux biosourcés, ainsi que deux enveloppes de 15 000 euros de la Caisse des Dépôts pour le soutien de la filière bois et le programme Engagé pour la qualité du logement de demain. Enfin, les travaux de terrassement et d’aménagement paysager ont fait l’objet d’un financement paritaire de 110 000 euros de la Région au titre de l’urbanisme transitoire et une somme identique versée par le Département.

Le complexe immobilier de Stains développant 1 512 mètres carrés de surface de plancher constitue la toute première application concrète du système de Bâtiment mobile et modulable élaboré par Toits temporaires urbains avec le constructeur Selvea, les ateliers d’architecture Alt et Virtuel, les bureaux d’études Ethic ID, GERA’nium, Atelier Rouch et l’entreprise de gros œuvre Edile Construction. L’intérêt majeur de cette technologie réside dans sa réversibilité complète puisque le système permet de démonter et de déplacer l’intégralité des modules jusqu’à trois fois sur une durée de vie opérationnelle fixée à vingt ans. Le centre est composé de 94 modules tridimensionnels mesurant chacun 3 mètres sur 6 mètres, intégralement préfabriqués hors site au sein de l’atelier de Selvea à Vendargues dans l’Hérault avant d’être acheminés et assemblés sur le chantier de Stains. L’ensemble architectural s’organise en deux volumes distincts, le bâtiment principal sur trois étages regroupant 86 modules pour abriter le centre d’hébergement composé de 30 chambres individuelles allant du studio au T2 afin d’accueillir 30 mères isolées et leurs enfants, soit environ 90 personnes. Le second volume de plain-pied sur 8 modules est un établissement recevant du public mis à disposition de l’association SFM-AD pour la tenue d’activités d’aide aux devoirs ou d’alphabétisation. La conception du centre respecte rigoureusement les normes environnementales correspondant au seuil 2031 de la Réglementation environnementale RE 2020, affichant des émissions de carbone six fois inférieures à celles d’une construction traditionnelle en béton. La structure utilise du bois de Douglas issu des forêts des Cévennes certifié PEFC, chaque module étant structurellement indépendant avec ses propres poteaux d’angle en bois, ses planchers et son propre système d’étanchéité, tandis que les menuiseries extérieures sont en bois massif et les isolants thermiques sont biosourcés ou issus de filières de réemploi. La réversibilité du site s’illustre par l’absence de fondations en béton, les bâtiments étant ancrés au moyen de 16 pieux métalliques vissés légers qui pourront être extraits du sol sans laisser de traces. Cette approche industrielle hors site a permis de réduire la production de déchets sur le chantier à seulement 30 mètres cubes de bennes, tout en intégrant des abris pour vélos provenant du réemploi de gares Transilien de la SNCF et une attention fine à la biodiversité avec des nichoirs, une surélévation des structures de 38 centimètres pour la faune et des chemins végétalisés. De plus, le chantier de Stains a intégré 2 900 heures de travail en insertion.

L’ouverture opérationnelle du centre s’est concrétisée le 8 mars 2026, et sa gestion quotidienne ainsi que son projet social ont été confiés par le Département à l’association ABRI, née en 2025 de la fusion de La Main tendue et de l’Hôtel Social 93. Au sein du centre Leïla Shahid, une équipe pluridisciplinaire permanente de 7 professionnels assure un accompagnement global autour de l’accès aux droits, de la santé, du soutien à la parentalité et de l’insertion socioprofessionnelle. Chaque famille dispose d’un logement privatif doté de sa propre salle de bains, tandis que des cuisines collectives sont partagées à chaque étage sous la responsabilité de l’association, et des espaces communs comme une terrasse ou des aires de jeux extérieures favorisent les échanges. Le projet social s’enrichit de partenariats réguliers, notamment par l’intervention de la Protection maternelle et infantile, qui déploie sa Cabane des 1 000 Premiers Jours mobile pour proposer des activités d’éveil et des espaces de parole. La gouvernance et la propriété du bâti sont portées par Toits temporaires urbains, créée en 2023 sous la présidence de Christophe Caresche et la direction de Camille Picard, qui réunit la Banque des Territoires, SNCF Immobilier et ICF Habitat afin de conserver la propriété des modules mobiles et d’agir en tant que bailleur. Pour la Banque des Territoires, le succès de l’opération de Stains valide le fait que la construction industrialisée hors site permet de mobiliser du foncier disponible sur des temporalités courtes pour répondre à des urgences sociales sans compromis sur la qualité environnementale. Pour le Groupe SNCF, l’utilisation de ce système s’affirme comme une solution clé en main pour valoriser de manière transitoire des réserves foncières inoccupées, le groupe ferroviaire prévoyant d’adapter ce procédé pour couvrir ses propres besoins de locaux temporaires d’activités avec déjà trois nouveaux projets lancés dans différents territoires. Le site pilote de Stains fait d’ailleurs l’objet d’une démarche scientifique menée avec les chercheurs du Laboratoire Espace Transformation de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris La Villette, ayant permis la diffusion d’un Mémento de la programmation des usages en matière d’hébergement. À l’issue de la période d’exploitation initiale de trois ans, le Département de la Seine-Saint-Denis conduira une évaluation exhaustive des impacts du centre afin d’ajuster les paramètres du système en vue de son essaimage sur d’autres fonciers disponibles.