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Les pratiques culturelles à l’épreuve de la mesure numérique

Par Marie Aschehoug-Clauteaux
Publié le 18 juillet 2026 à 17h09 – Temps de lecture : 4 minutes

Comment mesure-t-on ce que les Français lisent, écoutent et regardent quand une part croissante de ces gestes passe par un écran. Le ministère de la Culture a fait le point sur cette question en ce mois de juillet 2026. Son département des études, de la prospective, des statistiques et de la documentation, le Deps, a coordonné un ouvrage collectif consacré aux pratiques culturelles à l’ère du numérique. Paru le vendredi 20 février 2026 aux Presses de Sciences Po, ce livre intitulé Culture en régime numérique rassemble les travaux de chercheurs venus de plusieurs universités. Une après-midi de valorisation a réuni ces équipes ce lundi 6 juillet.

L’enjeu dépasse la simple curiosité statistique. Cette attention ne date pas d’hier. Depuis 1973, le ministère conduit une grande enquête sur les pratiques culturelles des Français, reconduite au fil des décennies pour suivre l’évolution des loisirs, de la lecture à la fréquentation des salles. Ce baromètre a longtemps reposé sur ce que les gens déclarent. Or le numérique a bouleversé les repères. Un même morceau de musique s’écoute désormais en streaming, en fond sonore ou en playlist partagée. Le passage du disque au flux a même modifié la notion de collection, puisqu’on ne possède plus sa musique, on y accède. Dès lors, les outils d’enquête traditionnels montrent leurs limites. C’est pourquoi les chercheurs croisent aujourd’hui ces déclarations avec les traces réelles laissées sur les plateformes.

Ce croisement révèle des écarts frappants. En matière de musique, les artistes les plus écoutés ne sont pas toujours ceux que le public dit préférer. Les données de plusieurs plateformes montrent ainsi que des chanteurs comme Julien Doré ou Christophe Maé sont davantage écoutés que spontanément cités parmi les goûts déclarés. Autrement dit, ce que l’on avoue aimer et ce que l’on écoute vraiment ne coïncident pas toujours. Ce décalage n’est pas propre à la chanson. Il traverse d’autres domaines, du cinéma à la lecture, où le prestige d’une œuvre pèse parfois plus lourd que sa fréquentation réelle. Cette nuance éclaire d’un jour nouveau la sociologie des goûts.

Le livre audio offre un autre terrain d’observation. Depuis 2021, une équipe suit son essor à travers des entretiens approfondis auprès d’auditeurs. Son écoute, notamment en ligne, a connu une croissance inédite. Surtout, elle ne remplace pas la lecture sur papier. Les usages se combinent, souvent pendant un trajet, une tâche ménagère ou une marche. De ce fait, les chercheurs parlent de complémentarité plutôt que de concurrence entre les deux pratiques. Ce constat intéresse directement les éditeurs et les bibliothèques, qui voient dans ce format une porte d’entrée vers de nouveaux lecteurs.

L’ouvrage ne s’arrête pas là. Il explore aussi les pratiques numériques dans les milieux populaires, l’essor des webtoons, ces bandes dessinées conçues pour le défilement sur smartphone, ou encore la mesure de la diversité culturelle en ligne. Longtemps, on a opposé la culture savante et les écrans du quotidien. Les analyses récentes nuancent ce partage, car ces objets tiennent désormais une vraie place dans la vie des plus jeunes. Le coordinateur, Vincent Berry, enseigne à l’université Sorbonne Paris Nord. Autour de lui, des sociologues du Deps et du CNRS ont mêlé leurs approches. Le chercheur américain Fred Turner, de l’université Stanford, est venu prolonger la réflexion.

Les auteurs ne cachent pas les limites de la démarche. Les données issues des plateformes disent beaucoup sur les contenus consommés, mais peu sur les personnes. On ignore souvent l’âge, le milieu ou le territoire des utilisateurs, et rien ne garantit que l’échantillon reflète la population. En effet, ces informations appartiennent aux entreprises privées qui gèrent les services. Face à ce déséquilibre, les chercheurs plaident pour un dialogue plus étroit entre la statistique publique et les acteurs du numérique. La recherche publique avance donc avec prudence, en confrontant sans cesse ces chiffres aux enquêtes classiques.

Ce travail collectif rend hommage à Dominique Pasquier, sociologue pionnière de ces questions, disparue en 2025. Ses recherches sur les publics et la culture ordinaire ont ouvert la voie. Aujourd’hui, comprendre les pratiques culturelles numériques n’a rien d’anecdotique. Ces analyses aident l’État à décider où porter son effort, entre médiathèques, plateformes publiques et éducation aux images. Pour chaque habitant, elles dessinent en creux la place que le pays accorde à la culture dans une vie de plus en plus connectée.