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L’IA au service de la Justice avec le premier Choose Vendôme

Marteau de justice numérique symbolisant l'intelligence artificielle au service de la Justice
Par Samy Abtroun
Publié le 16 juin 2026 à 22h32 – Temps de lecture : 5 minutes

Le ministère de la Justice a ouvert ses portes de la place Vendôme, à Paris, aux entreprises françaises de l’intelligence artificielle. En ce mois de juin 2026, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a réuni le 16 juin la première édition d’un rendez-vous baptisé « Choose Vendôme ». Cette rencontre inédite a rapproché les services du ministère, les cours suprêmes et les juridictions des acteurs privés du secteur, afin de confronter des besoins concrets aux solutions disponibles. L’ambition affichée reste claire, faire de l’intelligence artificielle un levier de modernisation pour une justice plus rapide et plus efficace.

Le nom même de l’événement dit son intention. En reprenant la formule « Choose France » lancée par l’exécutif pour attirer les investisseurs étrangers, le ministère l’a retournée vers l’intérieur et vers un secteur précis. Il ne s’agit plus de séduire des capitaux venus d’ailleurs, mais d’inviter les jeunes pousses et les entreprises de la legal tech françaises à travailler avec l’institution judiciaire. Concrètement, la journée a mêlé prises de parole officielles et ateliers de travail, pour que les professionnels du droit exposent leurs difficultés quotidiennes et que les développeurs y répondent par des outils.

Gérald Darmanin a placé la lenteur au cœur de son propos. Selon lui, l’essor de l’intelligence artificielle peut aider à éteindre ce qu’il a comparé à un incendie, celui des délais qui pèsent sur les tribunaux. Le ministre a détaillé plusieurs usages déjà envisagés. L’outil pourrait ainsi épauler les magistrats dans la rédaction de réquisitoires, dans l’examen des nullités de procédure ou dans la synthèse de dossiers volumineux. Il pourrait aussi alléger la rédaction des rapports de la protection judiciaire de la jeunesse, un travail administratif qui accapare une part du temps des professionnels.

Cette ouverture s’accompagne toutefois de deux exigences fermes. La première consiste à s’appuyer sur l’écosystème français des start-up et de la legal tech, en assouplissant les appels d’offres pour que ces jeunes entreprises puissent réellement candidater. La seconde touche à la souveraineté. Le garde des Sceaux a insisté pour que les outils retenus soient hébergés sur des infrastructures françaises ou européennes. Cet impératif n’a rien d’accessoire, car la justice manipule des données parmi les plus sensibles qui soient, du secret de l’enquête au secret de l’instruction, et leur sécurité conditionne la confiance dans l’institution.

Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du Numérique, a résumé l’état d’esprit du moment. À ses yeux, la question n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle doit être adoptée, mais de déterminer comment et avec quelles solutions elle le sera. Cette bascule marque un changement de posture pour une administration longtemps prudente face aux promesses technologiques. Désormais, le débat porte sur la méthode et sur le choix des fournisseurs plutôt que sur le principe.

La démarche dépasse d’ailleurs le seul ministère de la Justice. David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, l’a inscrite dans un plan interministériel de déploiement de l’intelligence artificielle qui concerne l’ensemble de l’État. Il a défendu une méthode partant des besoins des agents eux-mêmes, afin de réduire les tâches chronophages sans imposer des outils déconnectés du terrain. Dans le même esprit, Marc Guillaume, vice-président du Conseil d’État, a rappelé qu’il faut développer des produits spécifiques, taillés pour des contentieux et des besoins particuliers, plutôt que des solutions génériques mal ajustées.

Pour ancrer ces principes dans le réel, la journée s’est organisée autour de huit ateliers thématiques. Le premier a porté sur la préparation d’un dossier, avec la recherche juridique assistée, la synthèse et l’analyse de pièces. Un deuxième s’est concentré sur l’audience et l’audition, où la transcription automatique de la parole et la traduction ouvrent des perspectives. Un troisième a traité l’aide à la rédaction de la décision, jusqu’à imaginer une version augmentée du guide du rapporteur.

Les autres ateliers ont exploré des terrains tout aussi concrets. L’un a examiné le scoring des dossiers et la priorisation des enquêtes, appuyé sur la reconnaissance de caractères et la recherche d’informations. Deux autres se sont penchés sur les contentieux de masse, ceux des baux d’habitation et ceux des étrangers, marqués par des volumes de données considérables et des mémoires souvent standardisés. Un atelier a abordé l’aide à la gestion, de l’affectation des magistrats à la répartition des mineurs ou à l’attribution des cellules pénitentiaires selon les profils. Le dernier a envisagé un accompagnement des justiciables, notamment par un agent conversationnel dédié à l’aide juridictionnelle et à l’aide aux victimes.

Au-delà des annonces, « Choose Vendôme » esquisse une manière de travailler. En réunissant sous un même toit magistrats, agents et concepteurs d’outils, le ministère a fait le pari du dialogue direct plutôt que de la commande venue d’en haut. Cette première édition ne réglera pas à elle seule l’engorgement des juridictions, mais elle installe une méthode qui pourrait, dans les mois qui viennent, se prolonger par des expérimentations concrètes au sein des tribunaux.