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Sainte-Geneviève-des-Bois : mémoires voisines

Par Assia Bedja
Publié le 5 novembre 2026 à 10h03 – Temps de lecture : 4 minutes

Ce mercredi 11 novembre, Sainte-Geneviève-des-Bois se rassemblera devant son monument aux morts, comme chaque automne depuis plus d’un siècle. Dépôt de gerbe, minute de silence, lecture du message officiel : le rituel est connu, presque immuable, mais il n’a rien perdu de sa force. La commune de Cœur d’Essonne Agglomération y honorera ses enfants tombés en 1914-1918, ceux dont les noms gravés dans la pierre rappellent qu’aucune famille d’alors n’a vraiment été épargnée. Depuis une loi de 2012, cette journée nationale de la victoire et de la Paix rend aussi hommage à tous les morts pour la France, toutes générations confondues, des tranchées de la Grande Guerre aux conflits les plus récents.
Mais dans cette ville de quelque 35 700 habitants, la mémoire a une seconde adresse, à quelques rues de la place. Dans un angle du cimetière communal repose l’une des plus singulières nécropoles de France : le fameux cimetière russe. L’histoire remonte à 1927, lorsque des Russes blancs, chassés par la révolution de 1917 et par la guerre civile, commencent à y être inhumés. Beaucoup finissaient leurs jours à la Maison russe toute proche, une maison de retraite fondée par la princesse Véra Kirillovna Mechtcherski pour accueillir les exilés sans ressources. D’un chagrin d’émigrés est née, peu à peu, une petite Russie posée en bord d’Orge, à des milliers de kilomètres des steppes perdues. Au fil du siècle, le lieu s’est imposé comme l’un des grands foyers de mémoire de l’émigration russe en Europe, un nom qui résonne bien au-delà des limites de l’Essonne.
Au fil des années, la communauté a voulu un lieu de culte à sa mesure. L’église orthodoxe russe Notre-Dame-de-l’Assomption, dite de la Dormition, s’élève chemin de Liers. Bâtie en 1938 et 1939, elle est l’œuvre de l’architecte et décorateur Albert Benois, qui en a peint les fresques avec son épouse Marguerite, tandis que l’iconostase revenait à Fedorov. Avec ses lignes inspirées des églises de Novgorod des XVe et XVIe siècles et sa petite coupole, elle semble transplantée d’une autre terre. L’édifice est inscrit au titre des monuments historiques depuis le 1er juillet 1974 : une reconnaissance rare pour un sanctuaire né de l’exil, que des générations de fidèles ont fait vivre à force de dons.
Le cimetière lui-même aligne plusieurs milliers de sépultures, souvent surmontées de croix orthodoxes à la triple traverse. On y croise, de tombe en tombe, tout un pan de la culture russe du XXe siècle. L’écrivain Ivan Bounine, premier Russe couronné par le prix Nobel de littérature, en 1933, y repose. Non loin, deux géants de la danse : Rudolf Noureev, dont la sépulture s’habille d’une mosaïque imitant un somptueux tapis oriental, et le chorégraphe Serge Lifar, entourés d’officiers, de peintres et d’écrivains aujourd’hui oubliés. Chaque année, des visiteurs venus de toute l’Europe, et parfois de Russie, poussent la grille pour un pèlerinage silencieux. Beaucoup déposent une fleur, allument un cierge, puis repartent sans un mot, saisis par ce morceau d’Europe de l’Est échoué dans la banlieue parisienne.
Ce patrimoine ne tient debout qu’au prix d’une vigilance de tous les instants. L’entretien des tombes repose en bonne part sur une association de bénévoles et sur les familles, la commune prenant à sa charge les allées et la voirie. Des concessions anciennes, laissées sans descendance ou sans paiement, menacent régulièrement de disparaître, et les campagnes de dons se succèdent pour sauver ce qui peut l’être.